À la rentrée 2026, le passeport Educfi sera généralisé à toutes les classes de 4ᵉ. Une avancée saluée, mais qui agit comme un miroir : si l’on juge utile d’apprendre aux ados à gérer un budget, c’est que des millions d’adultes n’ont jamais reçu ce mode d’emploi. Sur le terrain, les conseillers le constatent chaque jour.
C’est une première dans l’histoire de l’école française. À partir de septembre 2026, tous les élèves de 4ᵉ suivront un parcours structuré d’éducation budgétaire et financière, via le passeport Educfi, jusqu’ici déployé de façon expérimentale depuis 2019. Lire un relevé de compte, distinguer un besoin d’une envie, comprendre ce qu’est un crédit ou une épargne : autant de notions qui entreront officiellement au programme, avant une expérimentation prévue au lycée à partir de 2027. Le dispositif, piloté par la Banque de France dans le cadre de la stratégie nationale Educfi, fête cette année ses dix ans. Concrètement, le passeport s’organise autour de séquences de formation et de tests, dont la passation peut intervenir à tout moment de l’année scolaire, la Semaine de l’éducation financière organisée chaque mois de mars offrant un cadre privilégié. En complément, la Banque de France met à disposition du grand public des ressources via son portail dédié, signe que l’effort ne vise pas seulement les bancs du collège mais l’ensemble des Français.
Derrière cette généralisation se cache un constat plus large, et plus dérangeant. Si l’État juge nécessaire d’outiller les futurs citoyens dès le collège, c’est que les adultes, eux, restent nombreux à naviguer à vue. Plusieurs travaux le documentent : une étude menée en 2025 par l’Association française de la gestion financière et le cabinet Elabe pointait les lacunes des Français dans la gestion de leur argent et leur manque de repères face à des produits et des acteurs financiers de plus en plus complexes. La jeune génération sera formée ; ses parents, eux, ont rarement eu cette chance.
Une génération formée, leurs aînés livrés à eux-mêmes
Le paradoxe est d’autant plus net que l’enjeu est concret. Surendettement, crédit renouvelable mal maîtrisé, influenceurs financiers douteux, arnaques aux placements : les pièges se sont multipliés, et les plus jeunes adultes y sont particulièrement exposés. Initier tôt à la culture financière, c’est donner des outils critiques avant que les mauvaises décisions ne soient prises. Mais pour ceux qui sont déjà dans la vie active, la question demeure entière : vers qui se tourner quand on n’a jamais appris à arbitrer entre épargne de précaution, préparation de la retraite et constitution d’un patrimoine ?
Sur le terrain, les conseillers patrimoniaux observent que les interrogations qui reviennent le plus ne portent presque jamais sur des produits sophistiqués. Elles tournent autour de fondamentaux d’une simplicité désarmante : combien faut-il réellement épargner chaque mois ? À quel âge commencer à préparer sa retraite ? Comment faire travailler son épargne sans prendre de risques excessifs ? Quelles sont les erreurs les plus fréquentes ? Ce sont ces questions de base, et non les montages complexes, qui forment le cœur des rendez-vous, comme le relève Davy Preghenella, directeur associé du cabinet Uptimi.
Les questions de base avant les produits
L’erreur la plus répandue tient justement à l’ordre des priorités. Beaucoup d’épargnants cherchent le « bon placement » avant d’avoir posé les fondations : un budget tenu, une épargne de précaution disponible, un horizon clairement défini. Or sans ce socle, le produit le plus performant reste inadapté. La deuxième erreur classique consiste à repousser la préparation de la retraite, alors que le temps est précisément la variable qui fait le plus de différence : commencer tôt, même avec de petits montants, pèse davantage que verser beaucoup trop tard. S’y ajoute une tendance à confondre épargne disponible et épargne investie, ou à surestimer sa propre tolérance au risque tant que les marchés montent. Autant de réflexes qu’aucun produit ne corrige à la place de l’épargnant.
C’est tout le sens de l’introduction d’Educfi à l’école : faire en sorte que ces réflexes deviennent des automatismes plutôt que des découvertes tardives et coûteuses. Reste que la mesure ne réglera pas, à elle seule, le retard accumulé par les générations qui ne sont plus sur les bancs du collège. Pour elles, l’éducation financière ne viendra pas de l’Éducation nationale, mais d’une démarche personnelle, et souvent d’un conseiller capable de remettre les fondamentaux avant les produits. Cette réalité ouvre d’ailleurs un espace pour les acteurs du conseil, du courtier à la fintech, à condition qu’ils acceptent de commencer par les bases plutôt que par la vente. La rentrée 2026 sonne comme un rappel : en matière d’argent, ce que l’on n’a pas appris jeune, il faut bien finir par l’apprendre un jour.


